La Polynésie en couverture de Géo

Polynésie, le temps de l’essentiel:la une de couverture et 45 pages dans le magazine de Géo de janvier 2017

tahiti et la polynesieC’était à Fakarava, il y a trois mois. Fakarava, une perle de la Polynésie enroulée dans le collier des Tuamotu, l’archipel qui s’étend à l’est de Tahiti. Dans l’eau, des tortues embrassaient les coraux, des requins pas méchants glissaient dans le lagon, des poissons-clowns jouaient à cache-cache dans les anémones. Mais c’était encore plus beau quand on sortait la tête hors de l’eau. Entre les vagues, le paysage ressemblait à un vitrail. Le photographe qui m’accompagnait n’avait jamais vu une telle palette de couleurs. Cinquante nuances de bleu. De vert aussi. Comme nous, Matisse, le peintre, était venu là. C’était en 1930, et il avait été saisi par la couleur : «diamant, saphir, émeraude, turquoise, éclat d’une pureté et d’une préciosité sans pareilles». Il écrivit aussi : «La lumière du Pacifique est un gobelet d’or profond dans lequel on regarde.»

Quand on pense à Tahiti, émergent souvent de notre mémoire les tableaux de Gauguin, les chansons de Brel. On devrait aussi se souvenir de Matisse. Il n’était pas venu à Tahiti pour peindre, mais pour voir. Pendant son séjour, il prendra des notes et des photos, dessinera des croquis, s’imprégnera de la lumière, mémorisera des lignes et des formes. Et le Matisse d’après Tahiti ne sera plus le même. Il simplifiera et dépouillera son trait, purifiera ses couleurs. Il se mettra à découper dans du papier des oiseaux, des coraux, des étoiles de mer, des poissons, des feuilles… Il peindra Polynésie, la mer ; Polynésie, le ciel ; Icare (planche VIII de son livre Jazz). S’échapperont de ses mains ses gouaches, ses papiers découpés et ses vitraux les plus célèbres, quinze à vingt ans après son retour des mers du Sud.

C’est la leçon du voyage de Matisse à Tahiti, dans cette Polynésie lumineuse où le temps se dilate, où l’océan vaste engloutit les heures et les jours. Où, aujourd’hui, les connexions Internet s’interrompent, où l’on arrête de tweeter et de poster. Où un compagnon de voyage, resté à l’heure de Paris, ose demander : «Mais qu’est-ce qu’ils peuvent bien faire les gens, ici ? Ils doivent s’ennuyer !» Et se voit répondre : «Mais rien, ils vivent, tout simplement, ce que toi, visiblement, tu as oublié de faire…» Cette Polynésie-là nous dit qu’il existe un temps pour faire, un temps pour créer, un temps pour s’agiter. Mais aussi un autre pour, simplement, arrêter de faire, contempler la lumière et les couleurs, s’imprégner des formes, laisser agir et mûrir en soi ces images. Et prendre conscience, que c’est ce temps «vide» qui, parce qu’il conduit à l’essentiel, ouvre de nouveaux regards sur le monde, prépare de nouveaux chemins, fait germer de nouvelles créations.

Eric Meyer, rédacteur en chef de Géo

http://www.geo.fr/en-kiosque/tahiti-et-la-polynesie-dans-le-nouveau-magazine-geo-166363

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